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JEU DE ROLES

Mais la justesse chez un acteur, c'est quoi ? C'est une grande question, à laquelle il faut réfléchir. Juste avant que je ne vous rencontre, une amie m'a téléphoné parce qu'elle a vu un film que j'ai fait pour la télévision anglaise. Dans ce film, je suis une psychothérapeute qui pousse ses patients au suicide. Elle m'a dit : "Charlotte, c'est incroyable, évidemment, je sais que tu n'es pas capable de faire ça, mais tu es tellement convaincante dans ce rôle que ça m'a donné la chair de poule !" En tant qu'acteur, on révèle simplement certaines choses que nous avons en nous, que chacun a en lui, mais nous avons une certaine facilité pour les révéler, les jouer, les exposer et les donner. Ca n'a rien à voir avec notre propre personnalité, avec ce que l'on est dans notre propre voyage. Je ne suis pas une tueuse, je ne vais pas pousser les gens au suicide, ce n'est pas mon univers, mais je sais que je peux être très convaincante dans ce rôle.

(...)Je ne travaille pas énormément, il y a de longues périodes où je ne travaille pas du tout, pour toutes sortes de raisons, mais quand je travaille, je travaille avec tout, donc ce n'est absolument pas manipulé. Vous pouvez vous demander : "Est-ce qu'elle a vécu ça ?" Pour moi, ce n'est pas le propos, mais en revanche, le moment est absolument vécu avec tout ce que j'ai. Quelque part, je l'ai donc vécu mais pas de cette manière-là, c'est toute la différence.

(...)Si je ne tourne pas, si je dis non à certaines choses, c'est parce que l'histoire et le rôle ne me permettent pas d'être comme ça (à l'aise avec moi-même et avec mon crops). "Signs & Wonders" et "Sous le sable" sont deux films que j'ai fait l'un après l'autre et qui m'offrait la possibilité d'être comme vous dites . Si le rôle ne m'offre pas cela, je préfère passer à côté. Comme vous le savez, je ne suis pas uniquement une actrice française, je travaille dans différents pays, en Amérique, en Angleterre etc..., mais si je vois qu'il y a des contraintes dans le rôle, ça ne m'intéresse plus.
Dans le discours du personnage, il faut qu'il y ait un potentiel illimité, dans lequel je puisse m'installer et trouver quelque chose. Il y a beaucoup de personnages qui sont un peu plus cadrés, et j'essaie... non pas de faire comprendre, parce que les gens comprennent, mais de m'expliquer à moi-même, pourquoi, quand il y a des limites, je ne peux pas m'avancer dans un projet. Il faut sauter sans filet sans quoi je ne pourrais pas donner ce que j'ai envie de donner au spectateur et au film. Dans ce cas là, autant rester chez moi et faire autre chose. Je sais que j'ai un côté kamikaze, qui m'excite et qui me donne l'envie, de temps en temps, de faire du cinéma, autrement je ne le ferais pas.

(...)Un acteur, dans l'absolu, doit pouvoir jouer différentes sortes de rôles. Moi, étant la femme que je suis, à l'âge que j'ai, je devrais pouvoir me mettre dans différentes sortes de rôles, des comédies, des drames, différents types de femmes, de personnages, mais je réalise que cela m'est assez difficile. Devant un certain type de femme je me dis : "Mais je ne suis pas ce type de femme", et on me dit : "Mais tu es une actrice, tu peux jouer ce type de femme", mais non, je ne peux pas. Je ne peux pas entrer...c'est comme une fusion que l'on a avec le personnage, vous rentrez littéralement dedans, comme un fantôme, vous l'habitez et vous l'interprétez...ou non. Sans cette fusion...beaucoup d'acteur le font très bien mais moi je sais que je suis, d'une certaine façon, illimitée et très limitée.


Source : Cahiers du cinéma n°554, février 2001, Charlotte Rampling : "Jouer le mystère de sa propre vie".